Il se trouve que ces derniers temps je m'intéresse particulièrement aux thèmes de la fin du monde et de la survie, et que j'ai par ailleurs beaucoup aimé I am a legend (le bouquin) et que je ne connaissais pas McCarthy, et que Ravage m'a particulièrement plus, même si le cynisme des dernières pages me gêne un peu (difficultés à définir les intentions de l'auteur, ou refus des les accepter, je sais pas), ça faisait beaucoup de raison de se laisser tenter par La Route. Puisqu'il est sorti en poche il y a peu, j'ai plongé.

J'ai eu un peu de mal à accrocher lors des premières pages. Le rythme est dès le début lent, et le roman débute comme une tranche de vie. On ne sait rien, on se retrouve propulsé avec ce père et son fils sans d'autres explications. Et puis, on accepte peu à peu cet état de fait. Ils sont là. Ils existent. Ils survivent. Il n'y a sans doute rien d'autre à chercher en terme de péripéties qu'une lutte apparemment sans fin contre l'hostilité du monde, de tout le monde même.

Du cataclysme qui a conduit l'humanité et la nature à une telle déchéance on ne saura rien. Et au final, à l'instar des protagonistes, on s'en contrefout. L'homme est partagé entre ses réminiscences et le présent, il les oppose, les compare, malgré lui. Le petit lui est né avec ce monde, ou presque. Peu importe le pourquoi. A la limite le pourquoi n'existe pas. Il est accepté, digéré par le combat quotidien, et par le lecteur qui - en tout cas pour moi - ne se soucis que très épisodiquement de la cause du chaos. Peut-être la question m'a-t-elle taraudé lors de certaines temporisation du récit, mais s'efface vite quand l'urgence nait des lignes de McCarthy.

C'est d'ailleurs l'une des divergences essentielles avec Ravage, où l'on connait l'origine du mal. La Route n'a pas besoin de cette origine pour justifier son propos. Que ce soit ça ou autre chose, une guerre, un virus, un cataclysme naturel, peu importe le résultat est le même et l'instinct de survie ne dépend pas des causes de la mise en péril. L'humanité s'exprime ici dans toute sa faiblesse innée, se manifeste indépendamment de tout contexte si ce n'est celui d'un retour à l'ordre naturel, sombre et violent.

Empreint d'un manichéisme qui, dans tout autre contexte, relèverait d'une simplification naïve et débilitante du monde, l'Homme ne cessant de parlé des gentils (eux) et des méchants (globalement tous les autres), La Route en ressort pourtant grandit, encore plus juste, encore plus vrai. Ce langage, cette vision infantile du monde donnent corps à une cure de jouvence dramatique du genre humain.

C'est d'ailleurs, et j'étends ici un peu le sujet, l'une des répliques très forte du film Les derniers jours du monde en salle depuis cette semaine. Je reviendrais sûrement sur ce film si j'en ai le courage :

"La jeunesse c'est quand on ne sait pas ce qui va arriver. Peut-être que tout ne va pas si mal que ça. Le monde est simplement en train de rajeunir."

Évidemment, la situation du film n'en est pas au stade extrême de celle que le lecteur côtoie en effeuillant La Route : tout va très mal dans l'histoire de McCarthy où la mort n'est pas une chiure de pigeon au coin de la gueule sans qu'on s'y attende comme dans le film, mais une camarade de route omniprésente qu'il est impossible de nié ou d'oublier. Qu'il serait bien vain et dangereux d'oublier d'ailleurs, tant sa présence est à la fois menaçante (la maladie, le froid, la faim) que salvatrice (l'idée que le suicide arrête le calvaire).

La question de la survie à tout prix est peut-être la seule qui n'est pas à mon sens assez abordée. En tant que lecteur, ou même en tant qu'humain, elle a tourné et retourné dans ma tête pendant la lecture. Si la réponse apportée par le parcours des deux protagonistes est leur interdépendance, ils survivent respectivement parce que l'autre est toujours en vie, elle n'est pas assez exploré pour tous les autres cas de figures rencontrés. Mais après tout, La Route est un roman sur l'homme et son fils, pas sur la nature humaine dans l'absolue.

C'est sûrement ce qui fait la crédibilité du propos : rendre compte du monde au travers de l'expérience de deux êtres, liés intrinsèquement. En histoire on appelle ça la microstoria. Et si sa pertinence scientifique est vivement critiquée, son efficacité littéraire ne semble plus à prouver.

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