Assis à la dix-septième place de la voiture quatre, Louis ne se sent pas bien. Il n’a pas l’habitude de voyager en train, alors un train qui roule sous l’eau, encore moins.

Louis est marin. Enfin, pas tout à fait. Disons qu’il travaille sur la mer. Il est trompettiste dans un petit orchestre de jazz qui officiait sur un bateau de croisière : Le Sirupeux. Lui aussi trouve que ce n’est pas un nom pour un bateau. Mais ce n’en est plus vraiment un. Maintenant qu’il a mouillé l’ancre dans le port de Marseille pour la dernière fois, après trente ans de vie sur la Méditerranée, il va probablement finir désossé chez un armateur peu scrupuleux.

Il avait quitté le groupe dès le dernier concert. Dans la grande salle du navire, décoré pour l’occasion, ils avaient joué devant un parterre de gens riches et influents. Bien que Le Sirupeux n’ait été qu’un bateau pour croisière de secondes zones, il avait fait la fierté de quelques ports dans ses débuts, proposant des destinations autrefois délaissées.

Louis n’avait pas longtemps joué à son bord. Deux ans à peine. Il sortait du conservatoire de sa ville natale, et cherchait du travail. Il était descendu dans le sud de la France, parce qu’il aimait bien la cuisine à l’huile d’olive, et le soleil. La mer, il n’y avait jamais vraiment pensé. Il était allé en Bretagne par le passé, avec ses parents, quand il était encore tout môme, que ses lèvres ne s’étaient pas encore adaptées à l’embouchure de l’instrument. Son seul souvenir, c’était une mouette qui lui avait fait dessus. Alors forcément, la mer, il n’y avait jamais vraiment pensé.

Il avait trouvé un bar qui une fois par semaine permettait à des artistes de se produire sur sa minuscule scène. Quelques praticables posé à même le sol, et un micro, au besoin.

Louis avait joué un soir, juste pour le plaisir. Il ne savait pas trop comment les gens réagirait. De ce qu’il avait vu, c’était surtout des jeunes groupes de la région qui venaient gratter quelques accords, faire leurs premières armes. Le plus drôle était qu’ils massacraient tous les mêmes morceaux, ou presque, mais chacun de manière différente. Louis avait décerné la palme du ridicule à une improbable reprise pop-rock du Requiem de Mozart. Si le classique n’avait jamais été sa tasse de thé, sa dizaine d’année de formation musicale intensive lui avait donné des bases, ce qui manquait vraisemblablement à beaucoup de ces "musiciens". Malgré tout, il avait appréhendé l’instant où il devrait à son tour monter sur l’estrade. Un trompettiste seul, aussi doué soit-il, pouvait-il rivaliser avec les amplis et le son lourd qu’ils diffusaient ?

Ca n’avait pas loupé. A peine eut-il mis un pied dans la lumière, que déjà, les premiers sifflets fusèrent. Le gérant du bar lui fit signe de ne pas y prêter attention.

Louis ne savait pas trop comment se présenter, et avait hésité longuement. Mais maintenant que la salle ne l’écoutait pas, tiraillée entre les remarques désobligeantes des uns et le rire gras des autres, il s’en foutait. Il voulait jouer, en espérant qu’une oreille au moins lui prête de l’attention.

La plupart des gens présents n’avait jamais dû entendre de trompette, car tous se turent quand la première note vibra, forte et puissante.

Et Louis parti. Comme toujours son esprit se détacha, laissant courir sur les pistons ses doigts, son instinct. Combien de temps a-t-il joué ? Il ne saurait le dire. Il ne sait jamais vraiment. Quand il joue, le temps ne passe pas. Le temps n’est plus que l’enchaînement de la mesure, et de son pied qui la bat.

Il finit par décoller l’instrument de ses lèvres humides, comme après l’amour. Il n’y eut pas un tonnerre d’applaudissements, mais on l’applaudit tout de même. Sobrement. Peut-être par respect, peut-être pour l’audace, ou peut-être tout simplement parce que c’était beau. Tandis que les premiers riffs du groupes suivant allait jusqu’à couvrir les échos cuivrés de son jazz, Louis rangeait sa trompette. Soigneusement, il passait et repassait dans ses entrailles le petit chiffon muni d’un plomb. Encore dans son monde, accroché entre un soupir et une noire, il sentit à peine la main se poser sur son épaule.

« Eh, petit, c’est bien ce que tu joues. »

Le type avait une chemise blanche, et un jean. Sans âge, la peau tannée par des années de soleil, la barbe grise, mais l’œil encore vif, il n’attendit même pas les remerciements modestes du musicien.

« Si tu cherches du travail, j’ai peut-être un truc pour toi. »

Et voilà comment, quelques semaines à peine après son arrivée, Louis s’était retrouvé sur la mer. Et voilà comment, chaque soir que faisaient les flots, Louis jouait. Pour lui. Pour la mer. Pour les gens, parfois.

Mais maintenant que Le Sirupeux attendait patiemment son heure, il fallait rebondir. Louis avait été contacté par l’agent d’un label anglais. Un petit label qui siégeait à Londres. Louis ne savait ni trop quand, ni trop comment, mais il avait été recommandé apparemment. Alors, il est dans l’Eurostar, à mille kilomètres des vagues qui l’avaient bercé ces dernières années.

Il sirote un thé glacé, pour se donner un peu de contenance. Sur son verre, sa main se crispe néanmoins. A ses pieds, son instrument. Il ne le quitte jamais. C’est comme un permis de conduire, sa pièce d’identité, la preuve irréfutable que lui, il joue. Son âme en quelque sorte.

Il regarde le défilé du béton au travers de la vitre. Et puis tire le rideau. Il préfère ne pas voir. Imaginer les prés, les vaches, et tout le reste. Et puis ferme les yeux. Il préfère ne pas penser. Oublier la tristesse qui monte peu à peu. Le regret, la nostalgie, le souvenir du Sirupeux, et ceux du groupe. Surtout ceux du groupe.

Derrière ses paupières, Louis revoit leur escapade à Palerme en Sicile. Les colonnes du théâtre Massimo, la pluie qui tombait en corde, et les notes improvisées qui ricochaient sous l’averse. La moussaka mangée à Delphes, alors que les ruines disparaissaient sous la neige d’un hiver particulièrement rude. La cuite de Pierrot à Palma, alors qu’un concert devait être donné le soir même, et ses doigts vacillants sur le piano, et les fous rires étouffés entre deux mesures. Derrière ses paupières, face à ses réminiscences soudaines, Louis s’endort.

Dans ses rêves, il se voit seul sur la scène. La poursuite braquée sur son instrument luisant. Et ce son. Le son. Celui qui fissure les murs sans érafler le tympan. Celui qui gronde plus fort que le tonnerre, et pourtant caresse comme une berceuse. Et le tout Londres qui bat des mains à s’en meurtrir les paumes. Les applaudissements qui ne cessent. Et Louis, droit au centre de la scène, braqué par la poursuite, l’instrument encore en bouche, la sueur perlant contre l’embouchure. Et Louis, heureux.

Il les ouvre sur un micro, entouré de quelques autres musiciens. Les murs semblent épais. En face, une vitre, et un type un peu trop gros qui s’affaire devant une table de mixage. Dans les casques, il entend les vociférations. Il ne comprend pas tout encore. Ce que Louis ne sait pas, c’est qu’il aura à peine le temps de poser son cuivre sur l’album d’un ou deux groupes obscurs, que le label coulera. Alors il cherchera à se produire dans des bars, comme celui du sud. Mais que peut faire un trompettiste seul ? Aussi doué soit-il, il ne reste qu’un reliquat d’une musique dépassée. Il trouvera quelques dates. Il donnera tout ce qu’il peut. Pendant quelques mois, il vivra sur ses économies. Le Sirupeux payait bien. Mais satisfaire quelques insomniaques égarés, qui noient leur vie dans une pinte, ça ne paie pas. Quelques coups à boire, parfois, quand Louis tombera sur des types sympas. Mais les types sympas, ça ne court pas les pubs.

La faim pointera ses premières notes, la logeuse entamera son refrain incessant, répétitif comme un mauvais sample.

Se laisser mourir, il y pensera, mais il n’est pas certain qu’on puisse jouer là où il irait.

Que peut faire un trompettiste seul ? Son nouveau patron lui répondra :

« Ca peut jouer quand ça veut, tant que ça oublie pas de faire la plonge. »